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Hovhannissian - La musique de l'âme
Luciné Hovhannissian - La musique de l'âme
Trois ouvertures de soirées pour découvrir la tradition
arménienne
estelle
zehler Édition du samedi 26 et du
dimanche 27 avril 2003
Mots clés : Québec
(province), Musique, Festival et fête, mmm, luciné hovhannissian,
arménie
Dans un petit
appartement niché dans un immeuble montréalais, Luciné Hovhannissian, en
résidence à Musique Multi-Montréal, observe la ville. Sa voix, enregistrée
dans l'église de Guérard, emplit la pièce et transcende l'espace pour
rejoindre le Caucase. Originaire d'Erevan, la capitale de l'Arménie,
Luciné est chanteuse, pianiste et compositrice.
La musicienne arménienne Luciné Hovhannissian est présente
pour quatre mois à Montréal, grâce au Conseil des arts et des lettres du
Québec et à l'Unesco. Cette dernière lui a permis de devenir, dans la
catégorie musique, la lauréate 2002 de la bourse Ashberg 2002, un
programme pour les jeunes artistes. Elle entend profiter de son présent
séjour pour faire découvrir au public montréalais la musique arménienne.
Ainsi, lors du Festival des musiques et du monde, présentera-t-elle des
pièces appartenant tant au répertoire sacré que traditionnel. Ce choix
permettra de visiter toute la gamme des émotions. Passionnée, Luciné se
consacre toute entière à la musique : «Je fais de la musique car,
pour moi, c'est la meilleure façon de s'exprimer.» Familiarisée très jeune
avec le domaine musical, elle apprend ses premiers chants en français et
en arménien. Elle était alors scolarisée dans une école française. Piano,
composition, chant classique et une formation en jazz s'entrelacent :
«Je trouve que c'est un avantage, une grande richesse de pouvoir
interpréter plusieurs types musicaux. Pour moi, une bonne musique peut
être de n'importe quel genre.» La musique n'a aucune frontière, elle
invite au voyage.
Chvi, tav chvi et bloul
Il y a quelques
mois, dans le cadre ancestral et magique de l'église de Guérard, proche
d'Erevan, Luciné Hovhannissian enregistrait des pièces choisies de la
musique sacrée arménienne. L'église du XIIe siècle, taillée dans le roc,
semble engourdir le temps alors qu'elle accueille la voix limpide de
Luciné et la réverbère dans le silence soutenu. La voix s'estompe tandis
qu'un musicien invisible joue, tout en subtilité, selon le chant, du chvi,
du tav chvi ou encore du bloul, des instruments traditionnels appartenant
à la famille des flûtes à bec. «Les morceaux les plus anciens sont du Ve
siècle. J'ai conservé toutes les traditions et suis restée prudente avec
cet héritage sacré. Interprétés généralement a cappella, j'ai juste
rajouté par touches des instruments.» L'ensemble épuré est d'une beauté et
d'une simplicité saisissantes. Ce sont ces mêmes chants qu'elle souhaite
partager à Montréal, lors de la soirée du 1er mai, au Cabaret des
festivaliers.
Ce répertoire, qui prend source sur une terre de
rencontre, celle de l'Orient et de l'Occident, conserve une couleur
spécifique qui le distingue de ses voisins perses, turcs ou géorgiens et
ce, malgré les invasions. Face aux nombreux envahisseurs, la foi
chrétienne a souvent constitué, pour le peuple arménien, l'ultime rempart.
Aussi, une forte imprégnation religieuse colore l'ensemble de la musique
tout comme les autres arts. Le sacré affleure en permanence.
La musique chrétienne arménienne se développe au IVe
siècle, quand le christianisme s'implante en Arménie. Psaumes et
charagans, c'est-à-dire des cantilènes, reposent souvent sur des monodies
préchrétiennes. Ils sont par conséquent interprétés par un soliste. «Le Ve
siècle a livré une musique pure et stricte.» De nombreux compositeurs ont
contribué à l'évolution de cette musique, en respectant toutefois les
règles séculaires. «Dès le Xe siècle, on observe des modulations
incroyables, une certaine liberté des formes.» Le temps n'atteint pas la
musique sacrée arménienne. Encore et toujours d'actualité, ses mélodies,
au coeur des églises, scandent les événements de la vie, lors de
cérémonies ou de fêtes.
Chants du peuple
Luciné Hovhannissian propose
également, le 2 mai, une rencontre autour du thème de la musique
traditionnelle. «Il s'agit d'un répertoire beaucoup plus libre, plus
chantant, plus dansant.» La sauvegarde de ces chants a été assurée par le
travail acharné du «Vartapet Komitas». De ville en ville, de village en
village, il a parcouru le pays pour recueillir les chants du terroir. «Le
plus grand compositeur, c'est le peuple. Allez le voir et apprenez»,
écrivait-il. Il a transcrit ainsi des milliers de mélodies et de
variantes. Quelques années plus tard, ce travail n'aurait jamais pu être
entrepris, alors qu'en avril 1915 débutait le génocide arménien. Les
chants traditionnels déclinent les réalités et les exigences de la vie
quotidienne, dont le travail agricole. Les horovels, chants de labour et
pastourelles, sont très populaires. La musique préside à tous les
événements de la vie : mariages, funérailles, cérémonies, fêtes
nationales, jeux, banquets et divertissements. À d'autres moments, des
chants épiques relaient l'histoire des héros. Le tracé sinueux et
mouvementé de l'histoire arménienne, qui a provoqué un exode massif de la
population, a également donné naissance à des ballades narratives, à des
chants plaintifs, à des antouni (des sans-foyer). Ils content la peine, la
nostalgie de travailleurs arméniens partis en d'autres terres. Une rare
beauté et une grande richesse entourent ces chants d'immigrés.
La
musique traditionnelle comporte également une branche professionnelle,
l'art des goussans (des bardes). Le plus éminent d'entre eux est sans
conteste Sayat Nova, un ménestrel du XVIIIe siècle. Luciné Hovhannissian
lui consacrera la soirée du 3 mai. Plume à la main, ce prince des
ménestrels écrivait des poèmes qu'il transposait en musique, tout en
parcourant les empires et les royaumes de Perse, de Géorgie et d'Arménie.
Le temps du chant venu, il s'accompagnait lui-même. Parmi les instruments
disponibles, il privilégiait le kemantche, un violon à base en forme de
pointe. Les mélodies des goussans introduisent principalement le thème de
l'amour romantique et chevaleresque. Elles peuvent, par ailleurs,
renfermer un sens politique ou historique.
Outre les
représentations musicales, le séjour de Luciné Hovhannissian a également
pour but de faciliter des rencontres avec des musiciens locaux et la
communauté arménienne du Québec. «Montréal est particulièrement
intéressante par son aspect multiculturel. On y rencontre une grande
diversité de musiques qui se côtoient en harmonie.» Aussi espère-t-elle
que ces échanges permettront la création d'une nouvelle musique. Une
musique qu'elle consacre à l'exploration de l'âme, pour permettre à l'être
de se retrouver à la croisée des temps, des distances et des styles.
Le Cabaret des festivaliers, du 1er au 3 mai 2003 à 18h.


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